
Monsieur l'Expert,
Je me souviens très bien de vous car j'ai mal supporté votre petit bureau, aussi exigu que votre discours sur la normalité. Votre oeil blasé me regardait, me scrutait, me dévisageait. Etais je, oui ou non, déjà handicapée en arrivant sur terre ?
Telle était la question du Tribunal, Monsieur l'Expert.
Moi je savais, mais j'ai bien vu que vous n'en saviez rien, vous avez fait semblant. Plus tard, très tard, vous avez fait griffoné quelques pages par une soumise, l'avez estampillé du sceau du spécialiste et envoyé le tout au Tribunal. Non sans vous plaindre à mes parents de la maigre rétribution du travail d'expert. Peuchère ! 450 € pour 2 heures, la vie est tellement ingrate.
C'est que vous les avez rudoyés, mes parents. Je vous vois encore leur dire qu'ils sont là pour l'argent que je peux leur rapporter. Et de les mettre à l'épreuve en discutaillant autour de l'âge de ma première cuillère. En négociant la date de ma position assise et celle de l'usage de ma sucette. Vous vouliez un rapport vendable au tribunal, disiez vous. Vous aviez l'air de vous y connaître en matière de commerce.
Ceci dit, j'ai beaucoup aimé votre rapport. Vous utilisez le même bâton de colle pour vos tableaux que moi pour mes collages. Mais je découpe mieux que vous. J'ai cherché mais je n'ai jamais trouvé la page 7. Et puis vous n'êtes pas très chiffre : j'ai fait additionner les colonnes et tout est faux. Peu importe, il y a votre réputation.
Dans ces feuilles vous écrivez, en grasse conclusion, que j'aurais attrapé le Syndrome d'Angelman... comme un gros rhume à l'âge d'1 ans. J'aurais donc été normale un jour ?
Le Tribunal a dit l'inverse, Monsieur l'expert. J'étais donc un bébé handicapé d'un Syndrome d'Angelman et vous étiez un expert arrogant.
Aujourd'hui, j'ai gagné un peu d'argent et beaucoup de respect.